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1er septembre 1944 – Journée de rédemption douce-amère pour le Canada

By Larry King, enseignant de niveau secondaire à la retraite –

N’est-il pas surprenant de pouvoir retourner si facilement dans ce port, dont le nom – Dieppe – est gravé dans la mémoire nationale du Canada depuis deux ans et treize jours? C’est là que, le 19 août 1942, 6 000 soldats, dont 5 000 Canadiens, ont tenté le premier débarquement des Alliés contre la « Forteresse Europe » d’Hitler, communément appelé le raid de Dieppe. Son célèbre général, Erwin Rommel, s’employait, depuis cette attaque, à renforcer les défenses allemandes le long de la Manche, dans une France occupée. De toute évidence et inévitablement, une invasion amphibie se préparait en Angleterre, et elle allait passer par cet étroit passage. Est-ce que le « mur de l’Atlantique » était vraiment imprenable, comme le prétendait la propagande nazie, sachant que la nouvelle se répandrait jusqu’aux planificateurs alliés installés en Angleterre? Les pertes atroces essuyées par les régiments de commandos (neuf canadiens et deux britanniques) survenues lors du raid sur Dieppe soutenaient cette prétention, un rappel pénible du terme « chair à canon », désignant les Canadiens qui avaient été déployés, apparemment de manière insensible, par les commandants britanniques durant la guerre de tranchées de 1914-1918.

Parmi les soldats de la 2e Division de l’Armée canadienne qui se sont dirigés sur Dieppe à la fin du mois d’août 1944, très peu allaient en revenir. Les neuf régiments qui avaient débarqué deux ans et treize jours plus tôt avaient alors été décimés; par exemple, 502 des 553 membres de l’« Essex Scottish » avaient été terrassés en tentant de prendre la plage. Chacun des régiments a dû se rebâtir tant bien que mal puisque seulement une vingtaine de leurs membres respectifs en étaient revenus. Puisque tous nos hommes étaient, à l’époque, des volontaires, Dieppe était loin d’attirer des recrues. Aucun des neuf régiments n’avait pu regarnir convenablement son effectif avant le débarquement sur la Juno Beach, le jour J, le 6 juin 1944; le dénouement épique qui est survenu trois mois avant leur retour.

Le jour J a causé beaucoup moins de victimes que ce que les planificateurs avaient envisagé, en grande partie, selon les commandants alliés, grâce aux leçons sanglantes qu’ils avaient tirées de Dieppe. Une piètre consolation pour les soldats canadiens, mais, malgré leur scepticisme, les neuf régiments étaient aussi déterminés à retourner à Dieppe qu’au moment où ils avaient lancé le raid. Par conséquent, après la bataille de Normandie, l’Armée canadienne avait la responsabilité de s’emparer des principaux ports le long de la Manche dans le but de faciliter le transport des effectifs et du matériel nécessaires pour poursuivre l’avancée des alliés sur Berlin.

Un bombardement aérien à partir de cuirassés au large des côtes avait été planifié pour le début de la journée du 1er septembre afin d’affaiblir les défenses allemandes à Dieppe avant l’arrivée de la 2e Division, cette fois-ci, par voie terrestre, deux ans et treize jours après le raid. Ces préliminaires étaient étrangement similaires aux plans qui avaient, de toute évidence, failli à la tâche lors des débarquements deux ans et treize jours avant. Aujourd’hui, ironie cruelle du sort, ils n’étaient plus nécessaires.

Après avoir affronté une forte résistance qui tentait de freiner sa progression inexorable dans la Manche, la 2e Division a parcouru les 70 derniers kilomètres avec une certaine aisance. En effet, elle n’a essuyé que quelques tirs sporadiques puisque l’armée allemande d’Hitler, la Wehrmacht autrefois invincible, acceptait l’inévitable, et se repliait en toute hâte pour aller défendre la frontière allemande, le long du Rhin. Devenue presque une formalité, la prise de possession de Dieppe était néanmoins hautement symbolique, en plus de dynamiser une nation meurtrie par la guerre et sans oublier les neuf régiments qui cherchaient à panser leurs plaies laissées par le carnage, deux ans et treize jours auparavant. De plus, les Dieppois assiégés pendant l’occupation de leur ville ont accueilli avec soulagement cette délivrance.

La veille du 31 août, l’armée a reçu l’ordre de s’arrêter à l’extérieur de la ville. Quand la 2e Division de l’Armée canadienne est entrée dans la ville le lendemain matin à 10 h 30, elle était tirée à quatre épingles pour le défilé, autant que les conditions sur le terrain le permettaient : rasage à l’eau froide, bottes cirées, uniformes fraîchement pressés par le quartier-maître. La clameur qu’ils ont alors entendue était attribuable aux nombreux citoyens survoltés qui criaient, amassés le long du défilé, tandis que deux ans et treize jours auparavant, ils étaient recroquevillés dans les sous-sols, se demandant pourquoi ils entendaient des tirs d’artillerie infernaux, provenant des collines environnantes. Ils ignoraient que des Canadiens tentaient, en vain, de débarquer sur leur plage. Ce sont les régiments qui avaient pris part au combat du 19 août 1942 qui ont été les premiers à entrer dans Dieppe, dont les édifices portaient encore les trous laissés par les balles tirées deux ans et treize jours avant. Selon Ross Monroe, qui accompagnait alors la 2e Division, ce fut « le défilé canadien le plus impressionnant et le plus significatif de toute la guerre » [traduction].

L’ordre qui régnait au départ s’est effrité, pas à cause du tir ennemi, mais plutôt à cause des citoyens qui, débordant d’enthousiasme après une longue période de répression, se pressaient pour offrir des fleurs, du vin et des embrassades. Les responsables du défilé, probablement conscients des combats et des pertes à venir, ont permis à leurs « gars » de se laisser emporter par la foule. Personne n’a payé son café cette journée-là; bon nombre de soldats ont dégusté des repas faits maison, malgré le rationnement strict imposé jusque-là par les occupants. Un homme que j’ai rencontré au Square du Canada, à Dieppe en 2004, m’a raconté que le raid était son plus vieux souvenir d’enfance. Il avait une opinion dissidente, quoique teintée d’humour, de ses libérateurs canadiens, un net contraste par rapport à l’opinion de ses concitoyens dieppois.

Malgré les festivités, une obligation s’imposait à la vingtaine de soldats de chaque régiment qui avait débarqué deux ans et treize jours avant. Malgré la douleur, ils étaient déterminés à retourner sur la grève de la plage où hommes et véhicules avaient été envoyés, avec les graves conséquences que nous connaissons aujourd’hui. Les imposantes mesures de défense en béton, présentes deux ans et treize jours auparavant, avaient été renforcées; l’esplanade était maintenant entièrement recouverte de fils barbelés, la plage était garnie de mines. Ensuite, guidés par des gens de la place, qui n’avaient pas non plus le cœur à la fête, ils se sont rendus sur un terrain abondamment fleuri, à un point tel qu’on distinguait à peine les croix de bois toutes simples et anonymes. La population avait aménagé le cimetière pour qu’il surplombe la plage. D’eux-mêmes, sans l’ordre des Allemands, les citoyens ont récupéré le corps de plus de 900 soldats, ils ont creusé des sépultures et ils entretiennent le terrain avec soin. On leur a interdit de planter des fleurs sur les tombes et d’inscrire des messages rappelant le carnage. Les plans du terrain ont été tenus en secret, l’identité de chaque personne décédée étant consignée et rattachée à l’emplacement d’une croix, de sorte que son nom pourrait y être ajouté après l’Occupation. Un vent du large a alors commencé à souffler, refroidissant l’air sur le cimetière aménagé au-dessus d’une colline exposée.

Ils pouvaient entendre leurs camarades et d’autres Dieppois les invitant à se joindre aux festivités, dans le centre-ville. Jamais ils n’oublieront les images gravées dans leur tête depuis deux ans et treize jours, mais ils allaient tenter de les mettre de côté le temps de courtes réjouissances. Ils l’avaient bien mérité.

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Références :

  • On peut écouter l’émission de Mathew Halton, en anglais, relatant l’arrivée des Canadiens à Dieppe sur le site Web de la CBC.
  • Beaucoup de données utilisées pour rédiger le présent article ont été tirées de Les Canadiens à la guerre 1939-1945, Sélection du Reader’s digest et de Gauntlet to Overlord par Ross Monroe.

Les neuf régiments canadiens ayant participé au débarquement à Dieppe :

The Royal Regiment of Canada, The Essex and Kent Scottish, Les Fusiliers Mont-Royal, The Black Watch (Royal Highland Regiment), The 14th Army Tank Regiment (The Calgary Tank Regiment), The South Saskatchewan Regiment, The Toronto Scottish Regiment (Queen Elizabeth The Queen Mother’s Own), The Royal Hamilton Light Infantry et The Queen’s Own Cameron Highlanders of Canada.

Les unités britanniques étaient le Commando no 3 et le Commando no 4, Royal Marines.

Il y avait 50 rangers américains, remplissant surtout un rôle d’observateurs.

Photo : Pam Erickson

 

Cet article est également disponible en : English (Anglais)

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