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La guerre d’un petit Dieppois (et comment il a rencontré ses cousins d’outre-mer…)

Traduction par Emmanuelle Ritson d’une histoire de Larry King, enseignant de niveau secondaire à la retraite –

Un déjeuner français de deux heures avait sonné le glas, nous laissant précipitamment à la recherche du musée de Dieppe avant sa fermeture. C’était en vue, situé dans un château qui domine une falaise face à la Manche. Mais naviguer dans le modèle de rue de la vieille ville ressemblant à Internet représentait un défi. Seulement pour se faire dire que l’entrée du musée était sur une rue latérale en retrait, bien au-dessus du pied du château auquel nous sommes arrivés en moins de 50 minutes. L’horloge tournait.

«Je suis désolée,» m’a dit la préposée aux billets du Musée de Dieppe. Nous venions tout juste de lui demander si notre Westie, du nom de «Wee Angus», pouvait nous accompagner lors de notre visite, ce qui n’est pas complètement déplacé en France dans la mesure où le chien est généralement considéré comme un membre à part entière d’une famille. Pour nous montrer sa sincérité, elle nous a offert de s’occuper de notre chien pendant notre visite. J’ai poliment refusé. Angus n’aime pas être séparé de nous, ce qui explique pourquoi il avait accepté de nous accompagner pendant ce voyage de huit semaines. Pam voulait vraiment voir les exquises sculptures d’ivoire datant du 17e siècle (Dieppe était alors l’un des principaux ports de commerce selon l’axe France-Afrique-Orient.) Quant à moi, je préférais consacrer mon unique après-midi dans cette ville au Square du Canada. Angus et moi sommes donc retournés à ce parc ombragé situé juste en dessous du château abritant le musée. Le couple de personnes âgées qui nous avait indiqué l’entrée du musée était toujours assis sur le même banc. Eux aussi ont offert de s’occuper d’Angus pour que je puisse rejoindre Pam. Une fois de plus, j’ai refusé en leur expliquant que la raison pour laquelle j’étais venu à Dieppe était le parc dans lequel ils se trouvaient. Ce parc honore les Diéppois qui ont colonisé la Nouvelle-France aux 17e et 18e siècles avec des plaques sur lesquelles figurent des noms comme ceux trouvés dans mes livres d’école des années 1950, noms oubliés depuis longtemps déjà.

Dans un coin, une plaque montée sur un reposoir en pierres honore quelque chose de bien différent. Sa date, le 19 août 1942, marque l’événement le plus mémorable de la Deuxième Guerre mondiale (non, ce n’est pas le jour du débarquement ou le jour de la victoire en Europe) pour les gens de la génération de mes parents qui vivaient dans le sud-ouest de l’Ontario. Dans cette région, le plus important monument de guerre est le Dieppe Gardens à Windsor qui a été érigé en mémoire du Essex Highlanders. Un de mes oncles faisait partie de ce régiment. Lui et deux autres de mes oncles ont servi en France et aux Pays-Bas en 1944 et 1945, et c’est cela qui m’a poussé à aller visiter les champs de bataille au printemps 2004. Rien n’a été pour moi aussi émotionnellement difficile que ce timide monument commémoratif érigé en souvenir du débarquement désastreux de 6 000 soldats canadiens (un régiment britannique et cinq régiments canadiens, incluant le Essex Highlanders) ce jour-là : ni les magnifiques tours encadrant les statues de femmes pleurant pour les morts canadiens à la crête de Vimy, ni le rassemblement des vétérans à Juno Beach le 6 juin pour commémorer le soixantième anniversaire du jour J.

La falaise s’élevant au-dessus du Square du Canada se poursuit derrière une plage de galets et un port, faisant ainsi un lien avec un promontoire se situant à environ deux kilomètres plus à l’est. Une telle topographie offrait aux défenseurs allemands un véritable terrain de tir à la cible: ils ont tué, blessé ou capturé 4 500 soldats ce jour-là. De nos jours, seules quelques plaques peu mises en valeur tout au long de la plage font allusion à ces quelques heures mortelles. Ce carnage a officiellement été justifié comme offrant des informations essentielles à la préparation du débarquement du jour J sur les cinq plages normandes, incluant celle de Juno, deux ans plus tard.

«Les Canadiens viennent souvent visiter ce parc pour présenter leurs respects à ceux qui sont morts ici. Un peu comme des pèlerins modernes ».  C’est comme cela que le monsieur a interrompu ma réflexion avant de m’inviter à me joindre à lui et à sa femme sur leur banc. Il avait correctement deviné ma nationalité, chose qui m’arrive rarement puisque je ne me promène pas avec une feuille d’érable lorsque je voyage.

«Êtes-vous tous les deux de Dieppe? Étiez-vous ici durant la guerre?»  ai-je demandé.

Le monsieur a acquiescé d’un signe de tête. Puis, sans préambule, il a commencé à parler plus lentement que la plupart des francophones, comme s’il savait qu’il devait faire un effort pour accommoder mon français d’école. Sa femme écoutait avec attention, comme si elle entendait son histoire pour la première fois.

«Le raid est mon plus vieux souvenir d’enfance. J’avais cinq ans. Ce jour-là, tous les Diéppois étaient dans leurs caves, têtes baissées. Le bruit était terrifiant. Ma mère, ma petite sœur et moi-même sommes restés repliés sur nous-mêmes, nos mains sur nos oreilles, bien longtemps après que les bruits de tir aient cessé.»  Il a pris la position qu’il décrivait pour bien me montrer.  «Maman ne nous donnait pas beaucoup de détails sur ce qui se passait. Ça me rendait fou qu’elle nous garde dans l’ignorance durant ses années d’occupation.»

«Mais Werner était plus bavard; je mourrais d’impatience de rencontrer quelqu’un comme lui. C’est quelques jours avant le raid que je l’ai rencontré sur la promenade pour la première fois. Je l’ai adopté comme ‘grand frère’. Il avait 19 ans, il était blond comme les blés et bien plus fort que n’importe quel Français que j’avais eu la chance de rencontrer. C’est peut-être parce que mon père, qui travaillait sur le traversier, est parti un jour après l’occupation pour ne plus jamais être revu que j’ai voulu passer autant de temps avec lui. C’est aussi peut-être pour cela que ma mère ne m’a pas expliqué les mystères de la guerre.»  Il a rajouté cela avec un haussement d’épaules typiquement français.

 

«Nous nous sommes rencontrés après la parade qui avait lieu tous les jours. Ah… ces soldats allemands… ils étaient tellement impressionnants! Chaque jour, sur la place de l’hôtel de ville et puis tout au long de la promenade, il y avait une parade : une fanfare magnifique, une musique inspirante, une marche imposante, une parfaite coordination des bras et des jambes.» Maintenant debout et plein d’énergie, il faisait une démonstration du pas de l’oie. Sa femme et moi retenions nos rires. «Les officiers menaient parfois la parade à dos de cheval. C’était un divertissement de première classe. Werner m’a convaincu que la Wehrmacht, l’armée allemande, était la meilleure au monde. Pourquoi? Entre autres, parce que leurs uniformes étaient si propres : de beaux manteaux aux épaules carrées, des casquettes aux visières brillantes et des médailles scintillantes qui, selon Werner, étaient des récompenses pour avoir fait preuve d’un grand courage. Nous, les Français, étions vêtus de façon tellement terne. Je voulais devenir comme cela lorsque je serais grand : jouer de la trompette, monter un beau cheval et être à la tête de soldats courageux et forts.»

«Notre première rencontre s’est passée, peu de temps après la parade, quand quelques amis et moi essayions de faire voler, sans succès, un cerf-volant. Werner est venu nous montrer comment nous y prendre. On nous avait prévenus d’éviter tout contact avec les soldats allemands parce qu’ils étaient méchants, mais je l’ai tout de suite bien aimé. Il était vraiment gentil, et non pas brusque et autoritaire comme on nous avait décrit les soldats allemands. Werner passait beaucoup de son temps libre avec moi. Les enfants plus âgés avaient tendance à s’éloigner lorsqu’il s’approchait de nous. Peut-être que je lui rappelais un frère laissé en Allemagne? Peut-être que sa famille lui manquait? Son français était bon, mais il disait qu’il devait l’améliorer. Étais-je prêt à l’aider? Les adultes n’étaient pas vraiment décidés à l’aider, pas autant que les enfants, et il était sans doute trop timide pour rencontrer des filles. Je me sentais bien important d’apprendre le français à quelqu’un de si grand!»

«Quelquefois, il nous donnait, à moi et ma petite sœur, des biscuits ou du chocolat qui lui étaient envoyés par sa famille. Un soir, il est venu à notre porte avec une boîte. Un cadeau! J’ai supplié maman de l’inviter à souper. Après s’être assurée que ma sœur et moi étions bien à l’intérieur de la maison, elle a fermé la porte pour lui parler à l’extérieur. Il n’a pas dit grand-chose. Peu de temps après, elle est rentrée dans la maison, sans la boîte. Elle nous a dit de ne jamais apporter Werner à la maison. Oui, il était gentil, mais les soldats devaient rester dans leur caserne ou ils auraient des problèmes avec leurs officiers. J’étais gêné, mais Werner m’a dit, plus tard, que maman avait raison. Je n’ai jamais rien dit, mais je me suis demandé si papa aurait été colère s’il avait su ce qui s’était passé. Je ne sais pas exactement pourquoi, mais j’y ai pensé.» Il a haussé les épaules une nouvelle fois.

 

«Werner m’a assuré que papa reviendrait une fois la guerre est finie, dès que les Anglais comprendraient qu’ils ne pourraient jamais battre la Wehrmacht. Werner disait que c’était le devoir de l’Allemagne de protéger la France des Anglais qui ne voulaient pas que l’Allemagne et la France soient amies. Parce que papa prenait régulièrement le bateau pour se rendre en Angleterre avant la guerre, j’ai soudain compris qu’il était prisonnier là-bas! Werner m’a dit que j’avais raison, mais que je ne devais pas m’inquiéter. L’Angleterre me rendrait mon père dès qu’elle comprendrait que l’Allemagne avait gagné la guerre. Je priais pour que cela se passe. Chaque nuit.»  Il m’a regardé avec un air d’excuse, ou c’est tout ou moins comme cela que je l’ai perçu. Puis il a fait un geste en direction de la plaque.

«Werner me disait aussi que les ‘disciples serviles’ des Anglais, les Canadiens, étaient responsables de ce raid terrifiant, mais que les Allemands leur avaient donné une belle leçon qu’ils n’oublieraient jamais. Tous ceux qui avaient survécu étaient retournés chez eux, loin de l’autre côté de l’océan, et ils ne reviendraient plus jamais nous déranger. J’ai demandé à maman plus de renseignements au sujet de ces Canadiens. Elle m’a alors dit qu’ils étaient des cousins de longue date qui étaient partis de Normandie il y avait bien longtemps, pour ne jamais revenir. Puis je lui ai fait part de ma théorie au sujet de l’absence de papa. J’en ai été immédiatement désolé parce qu’il n’y avait aucun doute que cela la perturbait. Lorsque j’ai parlé de la réaction de maman à Werner, il m’a dit que les hommes ne parlaient jamais de la guerre avec les femmes. Je savais alors que je ne devais plus jamais lui en parler.»

«Le printemps suivant, ces Anglais sont venus tout détruire avec leurs avions! Plus de parades, la promenade n’était plus sécuritaire. La plupart des bâtiments d’ici ont été construits sur les ruines de ceux bombardés par la RAF. On ne parlait pas d’avions, on parlait de la RAF. Lors d’une réunion de famille longtemps après la guerre, quelqu’un a remarqué que ma sœur et moi avions soudainement commencé à frissonner. Nous avons chacun compris pourquoi : nous avions entendu le bruit d’un avion que personne d’autre n’avait remarqué. Plus tard, nous avons parlé de cette période de notre vie. Nous avions partagé tellement de moments ensemble lorsque nous étions enfants, mais nous n’en avions jamais parlé jusque-là.»

«Je voyais Werner moins souvent, même si j’étais toujours à sa recherche. Lorsque je lui ai dit que la RAF me faisait très peur et que je lui ai rappelé sa promesse selon laquelle les Anglais allaient bientôt se rendre, il s’est mis en colère, la seule fois où je l’ai vu dans cet état-là. Il a alors crié que le tout serait déjà fini si ces lâches d’Anglais daignaient se battre avec honneur, armée contre armée. ‘Avec honneur’, ce sont les mots qu’il a utilisés. ‘Les Anglais vont devenir trop sûrs d’eux, nous assurait Werner, et ils vont tenter une nouvelle invasion – ne vous inquiétez pas, pas à Dieppe – et la Wehrmacht les détruira, une fois pour toutes!’ Je voulais vraiment le croire. Cela confirmait que ces Anglais qui lâchaient des bombes de leurs avions étaient des lâches.»

«Plus tard cet été-là, un an après le raid, ma mère nous a réveillés ma sœur et moi en nous disant que nous devions accompagner Reynaud à la ferme de son cousin. Maman nous a aussi dit qu’elle nous rejoindrait dans les jours qui suivaient. Nous avions toujours voulu visiter une ferme, quelle chance! Reynaud, qui avait environ 16 ans, se trouvait dans notre cuisine non éclairée avec deux sacs contenant nos affaires. Il nous a dit de ne pas faire de bruit. Il n’a pas dit grand-chose d’autre durant notre ‘excursion’, comme l’a appelée maman. Il nous a fait prendre des chemins détournés pour sortir de la ville, puis nous avons traversé des champs. Nous devions voyager lentement. Ma sœur, qui n’avait alors que quatre ans, a été très courageuse : elle ne s’est pas plainte une seule fois, mais je savais qu’elle avait peur et qu’elle était fatiguée. Elle était sous ma responsabilité, alors je devais être brave. Après un moment, parce que rien d’anormal ne se passait, cette excursion est devenue pour moi comme une aventure puisque nous n’avions jamais quitté Dieppe. Nous avons atteint la ferme l’après-midi suivante. Je me souvenais de mon cousin et de sa femme que j’avais rencontrés lors d’un mariage à Dieppe. Deux petites pièces avaient été préparées pour nous dans le grenier. Nous nous sommes installés. J’ai fait ma part de corvées, et j’ai commencé l’école dans le village voisin cet automne-là.»

«Parce que notre maison était plus loin du port que ne l’étaient les quartiers allemands où la plupart des bombes tombaient, je m’inquiétais plus pour Werner que pour maman. Mais je savais que je ne devais pas demander à la femme de mon cousin de lui écrire une lettre pour moi, comme elle le faisait chaque fois que ‘j’écrirais’ une lettre à maman.»

 

«Maman nous a écrit souvent, mais elle n’est venue nous voir qu’à Noël. Dans ses lettres, elle semblait plus heureuse parce que nous étions en sécurité, loin des bombardements. Werner me manquait, mais avec l’école, de nouveaux amis et les corvées à la ferme, ma nouvelle vie me convenait. Nous avions plus à manger que lorsque nous étions à Dieppe et nous entendions moins de bombes tomber. En plus, celles qui tombaient étaient loin. Ma sœur s’endormait sans pleurer maintenant, et après quelque temps, nous avons arrêté de faire pipi au lit. La vie à la campagne est bien plus reposante pour le système nerveux que ne l’est l’excitation de la guerre.»

«Un dimanche de l’été suivant, en 1944, après la messe, nous nous sommes arrêtés à un café sur la place où, comme d’habitude, les hommes étaient rassemblés. Au lieu de murmurer, comme d’habitude, ils étaient animés. Même un garçon vivant sur une ferme éloignée de tout avait entendu parler du grand débarquement sur les plages plus à l’ouest. Reynaud était là et c’était la première fois que je le revoyais depuis notre excursion. Il était inhabituel de voir un jeune captiver autant l’attention d’un groupe d’aînés. ‘C’était vrai, insistait-il, que les alliés avançaient vers l’est sur la côte, vers nous. C’était une simple question de temps.’ On lui a alors fermement dit de baisser la voix.»

«Plus tard, j’ai demandé à mon cousin ce qu’il voulait dire lorsqu’il disait que c’était une simple question de temps. Et qui étaient ces alliés? Il a marqué une pause, puis il a expliqué que c’était une simple question de temps avant que ma sœur et moi puissions sécuritairement retourner à la maison. Est-ce que cela voulait dire que les Anglais allaient enfin se rendre? Je n’aimais pas que l’on me dise d’être patient, que mes questions trouveraient bientôt réponse. Les adultes étaient si cachottiers, comme si on ne pouvait pas me faire confiance! Je me demande si nos enfants ont eu la même expérience avec nous.» Sa femme a ricané doucement, puis elle a fait oui de la tête.  «Même les garçons plus âgés à l’école paradaient en prétendant avoir des informations sur la guerre qu’ils refusaient de partager avec les plus jeunes, si désireux d’en savoir plus. Les filles n’avaient pas l’air de s’en inquiéter, et je trouvais cela bien bizarre. Pourtant, qu’est-ce que ces péquenauds de paysans pouvaient savoir au sujet de la RAF et de la Wehrmacht par rapport à ce que moi j’avais vu chaque jour lorsque j’étais à Dieppe?»

«Quelques jours plus tard, Reynaud est venu à la ferme pendant que je faisais mes corvées du matin. Nos sacs étaient déjà prêts; nous pouvions maintenant retourner à la maison en toute sécurité. Mon cousin et sa femme nous ont embrassés. Même si nous ne nous attendions pas à partir, nous étions plutôt heureux de ce dénouement. J’avais bien hâte de revoir Werner… et maman. ‘Les maudits Allemands battent en retraite! Ils perdent la guerre!’ Ils s’attendaient à ce que je saute de joie, mais franchement, j’étais perplexe. La guerre avait rendu la vie à Dieppe plus excitante que ma nouvelle vie plutôt ennuyante à la ferme, et le jeune garçon que j’étais était prêt pour une vie plus agitée. Mais pourquoi étais-je supposé être heureux du départ de ces ‘maudits Allemands’? Werner, mon meilleur ami, ne serait plus là!»

«Cette fois-ci, nous avons fait le voyage en plein jour dans une charette tirée par un cheval. Je pensais que si nous étions partis de Dieppe en pleine nuit, c’était pour éviter d’être pincés par la RAF, mais Reynaud m’a expliqué que nous évitions les patrouilles allemandes. Il parlait beaucoup maintenant. ‘Il n’y avait plus de bombardements’, expliquait-il, ‘parce que la RAF a détruit la Luftwaffe et qu’elle contrôle le ciel.’ Vous voyez pourquoi j’étais perdu? Pourquoi est-ce que cela était bien? C’était la RAF qui nous bombardait! Nous étions partis de la maison à cause de la RAF, pas à cause des Allemands qui protégeaient Dieppe et la France! Puis, j’ai réalisé que je n’avais jamais vu un avion allemand. J’étais trop innocent pour penser à demander à Werner pourquoi les Allemands n’envoyaient jamais d’avions contre la RAF. J’ai commencé à avoir peur pour Werner, plus que jamais, mais il avait insisté que les Anglais ne pouvaient gagner qu’avec leur armée et je ne cessais de me rappeler qu’aucune armée ne pouvait battre la Wehrmacht.»

«J’ai été surpris par la proximité de Dieppe. À cause de la longueur du voyage aller, je pensais que la ferme devait être située au moins au centre de la France, mais j’aurais pu marcher jusqu’à la maison en quelques heures en prenant la route. Reynaud a proclamé avec fierté qu’il faisait partie de la Résistance. C’est pour cela qu’il n’avait pas dit un mot lorsqu’il nous avait accompagnés jusqu’à la ferme. ‘On ne peut pas faire partie de la Résistance si on parle trop’. Je n’ai pas parlé de ce fameux dimanche où, dans le café, on lui avait dit de se taire. ‘C’est grâce à nous, la Résistance, que les alliés ont pu envahir la Normandie!’ Lors d’une réunion de famille après la guerre, mon cousin s’est moqué du fait que Reynaud se vantait de faire de la Résistance. Il a dit que Reynaud ne posait pas de problème pour de petits boulots comme celui d’assurer notre transport parce que les Allemands n’auraient jamais suspecté la Résistance d’avoir recours à un imbécile si indiscret pour quoi que ce soit qui aurait pu les menacer, ou pour quoi que ce soit qui nécessitait un tant soit peu de réflexion.»

«Parce que Reynaud parlait si librement, je lui ai posé toutes les questions auxquelles je n’avais pas encore réponse. Comme je m’y attendais, ces maudits Anglais faisaient partie des alliés. Ils ont aussi inclus les Américains. Même si jeune et si isolé, j’avais entendu parler d’eux! Les hommes de tout âge rêvaient de voir un ‘film de cowboys’, mais selon Reynaud ‘la plupart des Normands préféraient se faire libérer par les Américains parce qu’ils distribuaient beaucoup de cigarettes et de chocolat.’  J’avais vraiment envie de chocolat car nous n’en avions quasiment pas eu à la ferme. Aucun Allemand (sauf Werner) ne m’en avait donné. Werner m’avait aussi promis une cigarette, mais seulement lorsque j’aurais commencé l’école. Je voulais commencer à fumer dès ce moment-là. C’était un signe de maturité, voyez-vous. Remplacer les Allemands par les Américains semblait prometteur. J’espérais surtout que les Américains libéreraient Dieppe, et non pas les Anglais.»  Il a fait un clin d’œil à ce moment-là.

«‘Regardez!’  Nous nous sommes arrêtés à une intersection et nous avons regardé dans la direction qu’indiquait Reynaud.  ‘Les voici! C’est une partie de l’armée qui a fait fuir les Allemands. Ils doivent être à la recherche d’Allemands qui se cachent.’»

«Eux, c’était les premiers soldats que je voyais depuis des mois. En fait, c’était les premiers soldats non allemands que je voyais. Ils se dirigeaient vers nous, et ils sont passés devant nous pendant que nous attendions. J’observais le tout avec incrédulité. Ces créatures miteuses avaient battu les Allemands? Impossible! Elles n’étaient pas rasées, elles avaient la cigarette au bout du bec, leurs uniformes étaient difformes, déchirés et sales! La chose la plus étonnante? Elles ne marchaient même pas au pas! Leurs pieds traînaient, comme ceux d’ivrognes s’en retournant chez eux après être passés par la taverne.»  Il comparait leur déplacement avec le pas de l’oie.  «Leurs fusils n’étaient pas sur leurs épaules, ils souriaient et certains d’entre eux nous ont même fait un signe de la main. Reynaud les a salués, puis ma sœur. Mon bras à moi n’a pas bougé.»  Il a alors montré avec quelle rigidité il était assis dans la charette.  «Les vrais soldats ne sourient jamais et ne font pas de signe de la main lorsqu’ils sont de service. Leur rôle est bien trop important pour de telles frivolités, ça je le savais! Werner regardait droit devant lui lorsque son unité passait devant nous sur la promenade. Il ne fumait jamais lorsqu’il était de service. Les Allemands étaient très sérieux au sujet de la guerre. Et les véhicules de ces soldats n’étaient pas mieux : boueux, cabossés, aux pare-brises cassés et parfois sans porte. Ces… ‘vagabonds’ ne pouvaient pas avoir battu la Wehrmacht!»

«Puis Reynaud m’a à la fois étonné et embarrassé. Il s’est mis debout sur le siège, a levé les bras et a crié ‘Vive le Canada!’ et ‘Vive les braves Canadiens!’. Il s’est alors tourné vers nous pour nous expliquer : ‘Ils sont nos cousins, savez-vous ça?’. Des cousins? C’est comme cela que maman les ont décris. Mais ils avaient l’air en état encore plus piteux que les plus minables des Français! Était-ce la vie au Canada qui les avait mis dans un tel état?»  Il m’a fait un clin d’œil rapide.  «Attends un peu! N’avaient-ils pas été tués ou capturés lors du raid de Dieppe? Et Werner n’avait-il pas dit que ceux qui restaient en Angleterre étaient repartis chez eux déshonorés et battus par les meilleurs soldats du monde? Ai-je déjà dit que j’étais souvent déconcerté?»  Il a secoué la tête, souriant pour montrer son incompréhension. « Je ne me souviens de plus rien d’autre jusqu’au jour de la parade.»

«J’étais de retour à Dieppe lorsque j’ai vu ma première parade en deux ans. Pas d’Allemands, et pas de Werner.»  Il a pris une mine triste. «Mais beaucoup de cris de joie jamais entendus lorsque les Allemands défilaient. Les Dieppois s’agglutinaient le long des rues, sur plusieurs rangées, et brandissaient des drapeaux que je n’avais jamais vus. J’ai reconnu le Union Jack, mais certains drapeaux avaient un petit Union Jack dans le coin supérieur. Dans la rue, les gens expliquaient aux enfants qu’il s’agissait du drapeau canadien. Tout le monde était prêt à nous fournir des explications maintenant; avant, seul Werner me disait ce que je voulais savoir. Mais, si c’était nos cousins, comme tant de personnes les appelaient, pourquoi n’avaient-ils pas un drapeau avec un symbole français?»

Il a souri et ajouté, avec un air qui m’a semblé espiègle :  «En passant, j’aime vraiment votre nouveau drapeau avec la feuille d’érable

«Les soldats canadiens m’ont davantage impressionné la deuxième fois que je les ai vus. Ils étaient rasés. Ils se tenaient droit. Ils marchaient au pas, mais pas aussi bien que les Allemands, c’est sûr. Non, ce n’était pas le pas de l’oie. Ils étaient bien plus mesurés. Leurs uniformes étaient maintenant propres… enfin, plus propres qu’avant. Mais ils ne leur allaient pas aussi bien que ceux des Allemands. N’y avait-il pas de tailleur au Canada?» J’ai rapidement défroissé d’un coup de main mes vêtements de voyage froissés. Ils ont tous les deux ri. «J’étais maintenant prêt à accepter notre nouvelle vie; après tout, tous les Diéppois étaient fous de joie. Je n’avais rien à gagner en gardant mes distances. Même maman a souri… cette journée-là. Mais avant de pouvoir considérer mes cousins comme mes nouveaux héros, j’ai vu quelque chose de si dégoûtant (il a presque craché en disant ce mot) que je voulais les renier pour toujours. Enfin, pour quelques heures au moins.»

La suite de son histoire était difficile à comprendre tant il ricanait en la racontant. «Un grand bruit! Était-ce de la musique? Était-ce une fanfare? Cela faisait partie de la parade, donc je suppose que c’était une fanfare. Ces soldats marchaient au son chevrotant d’oies en colère. Le son provenait de quelques hommes qui soufflaient dans un sac tout en manipulant des bâtons.» Il a imité un joueur de cornemuse.  «Horrible! Et nos cousins appelaient cela de la musique de marche? Mais il y avait quelque chose d’encore plus terrible que cela. Les musiciens et certains des soldats qui défilaient PORTAIENT DES JUPES! La Wehrmacht avait été battue par des soldats débraillés qui marchaient au son d’oies gloussantes en étant habillés comme des femmes? Impossible! NOS cousins? Pas les miens! Je voulais m’enfuir et crier. Je pensais que je ne saurais plus jamais faire la différence entre ce qui est normal et ce qui ne l’est pas.»  Il a secoué la tête. Sa femme et moi ne pouvions plus retenir nos rires.

«Une cérémonie spéciale a eu lieu pour ceux qui avaient survécu au raid. J’espère que certains d’entre eux reviendront pour le 60e anniversaire de la libération de Dieppe, qui a été possible principalement grâce à nos braves cousins canadiens – tous les deux, anglais et français. Ça aura lieu ce premier septembre (2004).» Aucun de mes oncles ne sera là, ai-je pensé, mais je n’ai rien dit.  «Et ils doivent apporter leurs cornemuses. J’apprécie leur musique maintenant. Depuis ce temps-là, je l’ai entendue en Bretagne, où nos compatriotes gaéliques vivent. Je pense que nos Bretons et vos Néo-Écossais sont cousins aussi.»

Le ton de sa voix est soudain devenu sombre, pour finir comme un murmure.  «Je ne sais pas si vous avez visité d’autres régions de France, mais surtout en Normandie vous trouverez des gens qui en savent beaucoup sur le Canada et qui apprécient pleinement ce que les Canadiens ont fait pour nous pendant les deux guerres. J’espère que les cérémonies de cette année vont ouvrir d’autres yeux.»

«Bien sûr, les choses n’ont jamais pu redevenir normales, comme elles l’étaient avant 1940. Les gens se rassemblaient davantage maintenant dans les rues, dans les cafés, au marché. Ils parlaient plus fort, comme le font les vrais Français.» Il m’a regardé comme pour me demander de confirmer ce qu’il venait de dire. C’était à mon tour de hausser les épaules en signe d’ignorance.  «Mais je me souviens de quelques disputes, de personnes montrées du doigt, de personnes poussant, se battant même, et de la police qui devait intervenir. Un jour, en revenant de l’école, j’ai vu le mot ‘putain’ écrit sur notre porte. Lorsque je l’ai montré à maman, elle l’a vite effacé avant que ma sœur ne puisse le voir. Je savais que je n’avais pas intérêt à lui demander ce que ce mot voulait dire. Ça ne m’a pas pris beaucoup de temps pour le découvrir, par contre… c’est affligeant d’apprendre la signification de ce mot en sachant à qui il était destiné. Un peu plus tôt, ma sœur m’avait raconté qu’elle et maman étaient passées à côté d’un couple socialement important au marché qui avait crié quelque chose qu’elle n’avait pas compris en direction de maman. Tout comme moi, elle savait qu’il ne valait mieux pas en demander la signification à maman. Je ne lui ai pas demandé s’ils avaient utilisé ce mot. J’y ai pensé, mais je ne l’ai toujours pas fait.»

«Il y a quelques années, peu de temps après le décès de maman, j’ai reçu un appel téléphonique en provenance de la poste du centre-ville. Malgré le passage du temps, j’ai reconnu la voix qui me parlait alors qu’elle me demandait de confirmer mon identité. J’ai accepté de le rencontrer à un café qui avait survécu aux bombardements et dont il se souvenait depuis son passage à Dieppe. Lorsque j’ai raccroché, des doutes sont survenus, mais je les ai balayés. Après tout, nous nous étions séparés amis et je me demandais souvent ce qu’il était devenu. Je n’avais pas besoin de m’inquiéter. Le tour de taille de Werner attestait de la prospérité d’après-guerre de l’Allemagne de l’Ouest. Ses cheveux étaient blancs et son visage plus rempli, mais ses yeux bleus étaient toujours pleins de joie. Son unité avait quitté Dieppe juste avant l’arrivée des Canadiens; elle s’était rendue plus tard à un régiment britannique après avoir essayé d’empêcher les alliés de traverser le Rhin au début de 1945. Il avait été plutôt bien traité en tant que prisonnier de guerre, et il était extrêmement heureux de ne pas avoir été transféré au front russe.»

«Sa maison, dans la Forêt-Noire, était isolée; elle n’avait donc pas subi les bombardements des alliés, et ses parents et sœurs avaient survécu. Un frère plus âgé avait été tué en Italie. Il n’est pas entré dans les détails, préférant me demander des nouvelles de moi et de ma sœur. Dès qu’il avait eu la chance de parler seul avec maman, il lui avait demandé de nos nouvelles. Elle lui avait dit que nous étions en sécurité quelque part et elle l’avait supplié de ne plus poser de questions. Il comprenait, et ils ne se sont plus jamais reparlé. Je lui ai raconté notre exil et notre retour à Dieppe. Il a ri de sa naïveté lorsque je lui ai rappelé comment il m’avait convaincu de l’invincibilité de la Wehrmacht, reconnaissant que le lavage de cerveau des jeunes du troisième Reich avait été particulièrement efficace. Je voulais vraiment lui demander s’il avait été un vrai nazi, mais quelque chose m’en empêchait. Je suppose que j’avais peur que sa réponse mette fin à notre conversation.»

«Nous avons parlé pendant deux heures environ, mais je ne me souviens pas aussi bien des détails de notre conversation que de la période de guerre que je viens de décrire. Il m’a laissé son adresse et m’a invité à lui rendre visite, mais… je ne suis jamais allé en Allemagne. Je ne pense pas que je m’y rendrai un jour.»  Il a jeté un coup d’œil à sa femme qui a acquiescé d’un signe de tête.  « Nous nous sommes envoyé une ou deux cartes de Noël, puis nous avons perdu le contact. Peut-être à cause de mon père. Peut-être que nous savions, tous les deux, que les conséquences de la guerre étaient plus importantes que notre courte amitié. Qui sait? Avant de partir, il m’a demandé ce qui s’était passé avec maman. Je suis certain que si Werner avait été un vrai nazi, il aurait mis ma famille en danger.»

«Vous avez demandé, un peu plus tôt, pourquoi nous avions déménagé de façon aussi secrète. Pourquoi est-ce que cela aurait pu être important pour les Allemands? Plusieurs enfants des villes de la côte ont été transférés dans les terres lorsque les bombardements ont commencé en 1943. Je crois que les Allemands voulaient nous conserver dans les endroits ciblés pour dissuader la RAF ou la Résistance d’intervenir. Je n’en suis pas certain. Mais la position de maman était… délicate. Elle comprenait un peu l’allemand, l’ayant étudié à l’école. Elle avait besoin de travailler, car la société pour laquelle papa travaillait avait cessé de lui envoyer de l’argent peu de temps après qu’il ait disparu. À la demande de notre prêtre, au nom d’une veuve, elle avait obtenu un travail au quartier général allemand… juste pour nettoyer et cuisiner,»  a-t-il insisté.

«Elle avait peur de perdre son emploi, ou pire, si elle demandait l’autorisation de nous installer ailleurs; c’est pour cela qu’elle a pris le risque de nous envoyer chez mon cousin. Par précaution, elle portait toujours une lettre rédigée par le prêtre pour expliquer sa situation. Mais certaines personnes – comme ce couple au marché, j’en suis sûr – essayaient de cacher leur coopération avec les nazis en accusant les autres. Le plus haut et fort possible. De Gaulle a dit que chaque Français était un membre de la Résistance, qu’il n’y avait pas de collaborateurs. C’est évident qu’il n’était pas à Dieppe en 1944 ou 1945. Certaines femmes, accusées de collaboration, ont eu leurs têtes rasées. Maman n’a jamais été accusée par la Résistance, pas même d’avoir été trop amicale avec les Allemands. Je suis sûr que Reynaud s’est porté garant d’elle. Il était toujours bien accueilli à la maison. Peut-être que mon cousin ne lui a jamais porté suffisamment d’estime.»

Pam était maintenant revenue au parc. Le couple s’est levé. Nous nous sommes serré la main. Puis ils nous ont remercié avec effusion, nous les Canadiens, pour les avoir libérés. Dans l’embarras, timidement, j’ai insisté sur le fait que c’était la génération de nos parents qui méritait leur gratitude. Il a balayé mon commentaire de la main, puis il a emmené Pam voir la plaque portant la date du 19 août 1942.

Sa femme a alors parlé pour la première fois, après avoir saisi mes deux mains.  «Merci. Il a besoin de parler davantage de ce qu’il a vécu ces jours-là. Aujourd’hui, j’ai entendu des choses qu’il ne m’avait jamais dites. Merci! Merci!»  Une telle ferveur me gênait encore plus. J’ai alors essayé de reconnaître le fait que lui, sa sœur et bien d’autres personnes ayant vécu ces années-là devaient porter un énorme fardeau émotionnel.

Mais  elle a juste fait un signe de la tête, comme si mon bafouillage en français était suffisamment compréhensible.  «Mais lui plus que d’autres».

Une autre série de poignées de main s’est ensuivie, puis ils sont partis. C’est seulement à ce moment-là que je me suis rendu compte que nous n’avions pas échangé nos noms, même après une rencontre aussi personnelle. Werner et Reynaud étaient les seuls noms qui avaient été mentionnés.

«Vraiment dommage que tu étais coincé avec Angus. Tu as loupé une exposition formidable,»  a dit Pam, impatiente de décrire ce qu’elle venait juste de voir.

Angus a bàille et étiré.  Il avait été un long après-midi, et très ennuyeux.

Photos : Mme Pamela Erickson

Cet article est également disponible en : English (Anglais)

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